mardi 15 décembre 2009

Ger o Gers? / Ger ou Gers?

"Il y a des paragoges qui s'imposent sous peine d'embarrassantes confusions. Prenez par exemple le pin's qui a massivement évincé l'épinglette depuis le début des années 80. Ce « s » fabriqué de toutes pièces constitue une paragoge à des fins de prononciation, la version anglaise de notre épinglette sonnant mal en français et sa graphie pouvant prêter à confusion... Soit, mais alors quid du Gers dont la prononciation finale, pour peu qu'elle soit elliptique, arrache des sourires narquois chez les Gersois de souche qui voient là le signe que l'interlocuteur n'est assurément pas du coin ? Bref, faut-il prononcer « j'erre » ou « gerce » ?

Doctrine officielle

« Il existe sur la question une doctrine officielle, sympathique et simple, comme il convient à toute idéologie qui domine efficacement, remarque Renaud Camus, neveu d'Albert, écrivain et propriétaire du château de Plieux. Les vrais Gascons prononceraient "Gersss" tandis que les étrangers, les Parisiens, ceux qui ne sauraient rien du pays, prononceraient "Ger' ". C'est le discours le plus largement admis. Et comme 95 % des Gersois disent effectivement le "Gersss", il trouve facilement créance. »

Interrogés sur la question et présentant probablement quelque fourberie dans le sondage, le gastronomique André Daguin, l'ex-patron du Cac 40 et très BCBG Michel Doligé, le préfectoral Denis Conus ou encore Philippe Martin, assurent ne jurer que par le « Gersss ». Le président du Conseil général a pourtant longtemps prononcé « Ger' » avant de se convertir à la couleur locale de bon aloi.

« La question de la prononciation de Gers est impossible à débattre en toute franchise, parce qu'elle ne peut faire l'économie d'un des principaux tabous de la société française contemporaine : la question des classes, avance Renaud Camus. La prononciation "Gersss" est paysanne, populaire et petite-bourgeoise. La prononciation "Ger' "est aristocratique, "savante", cultivée et bourgeoise. Ce n'est pas une question d'origine régionale, comme on le prétend par pudeur et par abus. C'est une question d'origine de classe, et de niveau de discours. Précisément pour cette raison, lors des échanges quotidiens, les tenants de la prononciation "Ger' " ont obligés de se taire, par politesse, par prudence ou par décence sociale, lorsqu'ils se font corriger, ce qui arrive dix fois par jour, et qu'ils se font traiter de Parisiens. »

De quoi faire bondir Vincent Rivière, fervent défenseur du « Gersss » et chargé de mission auprès de la Région pour la toponymie occitane et le bilinguisme sur les panneaux. « L'occitan, ou tout du moins le Gascon a une particularité : il est tolérant avec les consonnes finales des mots et supporte d'en prononcer deux d'affilée comme dans le mot Gers. Pour les anciens qui ont parlé ou parlent encore le patois, cela fait partie des règles naturelles de grammaire ». Mais si le grand-père de Vincent Rivière détache toutes les lettres du mot porc, son petit-fils lui, reconnaît qu'il prononce « por'» Serait-il possible alors que dans les générations futures, la prononciation locale finisse par se policer au point que l 'on ne dise plus « Gersss » mais « Ger'» ? « Ce n'est pas impossible, mais ce serait du snobisme » suffoque Vincent Rivière.

Restent quelques irréductibles du « Ger' »: le duc Aymeri de Montesquiou-Fezensac dont on aurait du mal à prétendre qu'il n'est pas gersois ou encore l'ancien député Yves Rispat (originaire de l'Aveyron où l'on est au moins aussi porté que dans le Gers à prononcer toutes les lettres). D'aucuns prétendent que ces deux-là perdent une cinquantaine de voix à chaque fois qu'ils disent « Ger' ». Ils n'ont pourtant pas l'air de s'en porter plus mal politiquement."


Lien Sud Ouest


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